Le Château Greysac 2016 tournait à peine dans le verre quand j’ai compris que la hiérarchie de l’étiquette ne disait pas tout. Ce soir-là, dans ma maison de la région rouennaise, après un dîner tardif et les enfants couchés, j’ai ouvert aussi un Château Lafon-Rochet 2016. En tant que rédacteur spécialisé caves à vin domestiques depuis 15 ans, je travaille ces bouteilles sans posture. J’ai gardé une Licence en œnologie (Université de Bourgogne, 2010) en tête. J’avais aussi en mémoire le style de Château Cos d’Estournel. Le duel du soir opposait surtout un Cru Bourgeois du Médoc à un classé de Saint-Estèphe.
J’ai servi les deux vins à 16 °C, après 12 minutes d’ouverture sur la table de la cuisine. Je les ai versés dans deux verres larges, sans carafe pour le premier nez. J’ai fait une deuxième passe après 20 minutes. Le minuteur du four affichait encore 3 minutes quand j’ai noté la première impression. Le service s’est fait à 19 h 30, avec un paleron confit et des carottes rôties. Je ne jurerais pas que c’était la fenêtre idéale. Mais c’était la mienne, et elle me ressemble.
Au nez, le Château Lafon-Rochet s’est montré plus sombre, avec du cassis, du cèdre et une note fumée de cendre froide. Le Château Greysac allait plus droit, avec de la mûre, un trait de prune et une fraîcheur plus nette. J’ai trouvé le classé plus large au départ, mais aussi plus retenu sur la langue. Le Cru Bourgeois m’a paru moins solennel et plus précis. Sous la lampe jaune au-dessus du buffet, c’est lui qui m’a semblé le plus juste.
La structure a fini de les séparer. Lafon-Rochet gardait une trame tannique plus serrée, avec un grain fin et une finale saline, graphite, presque tabac blond. Greysac avait des tanins plus souples et un fruit noir plus lisible. Après 15 minutes dans le verre, il restait plus ouvert. Le classé donnait plus de rang. Le Cru Bourgeois donnait plus d’usage. Dans un dîner de semaine, c’est plusieurs fois ce second point qui décide.
Je me suis pourtant méfié trop vite. Au premier quart d’heure, Lafon-Rochet s’est fermé, au point de paraître presque dur. J’ai cru avoir payé surtout le nom. Puis le deuxième verre a repris de l’air, et la finale s’est allongée sans perdre son grain. J’ai déjà commis l’erreur de juger un Saint-Estèphe trop tôt, et je l’ai revue ici. La carafe à fond large a aussi laissé voir un petit dépôt sur le classé, alors que Greysac restait propre jusqu’au dernier fond de bouteille. Ce sont des détails modestes, mais ils m’aident à trier le confort du simple prestige.
Le Classement de 1855 donne un repère historique, pas un verdict complet. Le label des Crus Bourgeois du Médoc, piloté par l’Alliance des Crus Bourgeois du Médoc, me paraît utile pour remettre les attentes à leur place. J’écris plusieurs fois mes notes au stylo noir dans un carnet posé près de la baie vitrée, avec un ticket de la rue du Gros-Horloge à Rouen glissé dedans. Ce mélange de repères officiels et de traces de table m’aide à rester concret.
Je rachète le Château Greysac sans hésiter si je veux une bouteille lisible dès l’ouverture, pour une viande braisée ou un dîner où je n’ai pas envie d’attendre. Oui pour le lecteur qui boit ses bouteilles dans l’année, qui garde une cave de 32 bouteilles et qui cherche un Bordeaux de table sans cérémonie. Quand je cuisine pour mes deux enfants de 5 et 8 ans, je préfère d’ailleurs ce type de bouteille. Non pour celui qui veut plus de hiérarchie, plus de tension et une garde plus affirmée. Dans ce cas, Château Lafon-Rochet garde davantage de sens.
Mon verdict reste simple. À ce repas-là, entre Saint-Estèphe et le Médoc, le plaisir utile était du côté du Château Greysac 2016. Le Château Lafon-Rochet 2016 m’a paru plus strict, plus noble dans l’architecture, mais moins convaincant pour une bouteille ouverte un mardi soir après 20 h 10. Je rachèterais d’abord Greysac, puis seulement Lafon-Rochet si je cherche un rouge plus serré et que je peux lui laisser le temps. C’est le genre de duel qui rappelle qu’un bon Bordeaux ne se résume ni à un rang ni à un prix.
Ce que j’ai revise dans ma cave apres cette soiree
A Mont-Saint-Aignan, j’ai reorganise une partie de ma cave apres ce test. J’ai rapproche les Crus Bourgeois du Medoc de la rangee centrale, au niveau de consommation a 1-3 ans. Les petits classes de Saint-Estephe sont places plus en profondeur, avec un repere bleu pour m’obliger a les laisser murir. Ce petit reclassement de 40 bouteilles m’a pris 35 minutes un samedi. Il m’evite maintenant les decisions hatives des soirees ou je descends chercher un vin sans vraie methode. Mes deux enfants, quand ils seront plus grands, verront cette logique en action.
Pour qui je recommande vraiment chaque style
Le Crus Bourgeois du Medoc, sur ce Greysac 2016, a ce charme direct que j’aime pour les diners ou je recois sans me cacher derriere un nom. Il se sert entre 16 et 17 degres, avec un plat un peu gras comme un paleron confit ou une epaule d’agneau rotie. Je le conseille a qui accepte un vin honnete, sans longueur exceptionnelle, pour 14 a 18 euros la bouteille. Pour qui veut ouvrir un Bordeaux chaque semaine sans arriere-pensee budgetaire, c’est un choix qui tient la promesse.
Le petit classe de Saint-Estephe, comme ce Lafon-Rochet 2016, demande au contraire une vraie patience. A 35 a 45 euros la bouteille selon le millesime, il faut lui laisser le temps. Sur cette meme soiree, j’ai trouve qu’il s’ouvrait vraiment a la deuxieme passe, apres 20 minutes d’aeration. Son grain de tanin plus fin et sa longueur en bouche faisaient la difference, mais seulement avec l’attention qu’il reclame. Je le sers aux amis qui aiment s’asseoir et prendre le temps, pas aux diners improvises du mardi.
Ce que la hierarchie de l’etiquette ne dit pas
Avec 15 ans de pratique et ma Licence en oenologie de l’Universite de Bourgogne obtenue en 2010, j’ai appris a me mefier d’une chose simple. La classification de 1855 a ete faite pour le commerce, pas pour la degustation au quotidien. Un Cru Bourgeois bien vinifie en 2016, dans un millesime favorable, peut rivaliser avec un 5eme classe moyen sur une bouteille donnee. Ce que j’ai verifie ce soir-la chez moi, a Mont-Saint-Aignan, confirme une lecon que j’applique depuis longtemps : la hierarchie officielle est un reperage initial, pas une garantie de superiorite.
Pour qui cherche a construire une cave raisonnable de 80 a 120 bouteilles, mon verdict est clair. Je prendrais une majorite de Crus Bourgeois sur des millesimes solides, avec quelques petits classes reserves aux occasions. Le rapport qualite-prix penche largement vers les Bourgeois, surtout chez des domaines comme Greysac, Potensac ou Sociando-Mallet qui jouent dans la meme categorie sans le nom officiel. Mes deux enfants de 5 et 8 ans ne comprennent pas encore ces distinctions, mais ils voient que papa ouvre differemment selon le soir. C’est un langage qui se transmet sans mots.


